Entretien avec Delia du bar Le Hobbit : « Vintimille ne peut pas me voir et j’ai plus à craindre des habitants de la ville que des migrants. »

11 février 2017

Delia : « Ça fait un an que je travaille comme ça, plus de 2000 migrants sont passés par ici et je n’ai jamais eu un seul problème. Ils font en sorte de garder eux-mêmes les choses en ordre. Il y a bien des conflits entre eux parfois, mais ils savent que si la situation tourne au chaos, ils risquent de perdre un endroit qui est important pour eux. Parce que je suis la seule à ne pas les mettre dehors, même si ils passent toute la journée ici en ne prenant qu’un verre de lait dans la matinée. Et quand je dis que je suis la seule, ce n’est pas seulement à Vintimille, mais dans toute la Riviera, jusqu’à Bordighera… Les autres bars ont signé des pétitions pour les faire dégager et ils sont tous contre moi. Vintimille ne peut pas me voir et j’ai plus à craindre des habitants de la ville que des migrants. Ici, les Italiens ne viennent pas. Il n’y a que les migrants. Ou les gens qui pensent comme vous.

Mais moi, je suis fille d’immigrés, alors je sais ce que c’est. Deuxièmement, je suis une commerçante, et l’argent n’a pas de couleur, qu’il soit blanc, noir, jaune, vert… Et troisièmement, si tu peux mettre aussi un peu de ton cœur dans ton travail, alors tu as la bonne recette.

Ils m’appellent ‘Mamma’ parce que j’ai un prénom difficile auquel ils ne sont pas habitués. Alors c’est l’une des façons les plus évidentes de me nommer.

Et puis il y a toute l’organisation des chargeurs de portable. Tu vois combien il y en a ? Moi, je ne peux pas connaître tous les portables de tout le monde, il y en a trop. Alors on fait des tickets. On en met un sur le chargeur avec le téléphone, avec des noms d’animaux (Leone, Toro, Gatto…), des objets, n’importe quel mot qui nous passe par la tête, et un autre pareil que l’on donne à la personne à qui il appartient. Avant, on mettait des chiffres, mais c’était trop compliqué. Et jamais personne n’a essayé d’en profiter pour récupérer celui d’un autre, ça marche très bien. »

Younes, habitué du bar  : « Moi, ça fait 45 ans que je vis en Italie, et ce que fait cette femme, personne ne le fait. Je n’ai jamais rien vu de pareil de ma vie. Elle laisse ces gens être là toute la journée, et même dormir, alors qu’ils ne prennent qu’un café. Elle fait ça tous les jours, et le dimanche, son jour de repos, elle va donner des vêtements et des chaussures aux femmes et aux enfants dans la ville. Même Caritas ne fait pas ça. Quand il y a une femme avec des enfants qui vient dans son bar, elle leur donne du lait, des biscuits, sans rien demander en retour. Elle ne fait pas payer les enfants. La dernière fois, il y a eu une coupure de trois jours d’électricité, parce qu’elle consomme trop, avec tous les chargeurs. Mais sa porte est toujours ouverte. »

En sortant du bar, nous rencontrons B, qui vient de se faire refouler de la frontière : « J’ai dû rentrer à pied de la frontière après qu’ils m’aient descendu du train. Ça fait environ 7 kilomètres. Les mineurs, ils les remettent dans un autre train, mais les majeurs, ils nous font marcher. Ça nous fait du mal. »

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